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Atelier d'écriture du 10 juin 2017. Rideau de mousseline et "la vie (...) Atelier d’écriture du 10 juin 2017. Rideau de mousseline et "la vie mode d’emploi".

lundi 19 juin 2017 par Elisabeth

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Voici les premiers textes, d’autres épisodes arriveront les uns après les autres.

Première invitation à l’écriture.
Vous êtes un rideau de mousseline. Racontez.

Jacqueline
Au secours ! Je vous appelle du bout du monde, aux confins de Madagascar. Qui viendra me délivrer dans cette misérable cahute de Mahanoro où je n’ai pour tout horizon qu’un maigre palmier et l’océan Indien à perte de vue ? Moi qui avais si bien commencé ma carrière dans des hôtels de luxe où de belles touristes me caressaient du bout des doigts, me voilà transformé en vulgaire moustiquaire ! Je pends lamentablement au dessus d’un lit miteux. Mon blanc immaculé est devenu jaunâtre et je suis plein de trous : quelle déchéance ! Existe-t-il un destin plus absurde pour une moustiquaire que de laisser passer tous les moustiques ?
Depuis plusieurs mois, je n’ai vu aucun touriste et je reste noué sur le montant du lit. L’asphyxie me guette. Je n’ai plus qu’à espérer un cyclone pour venir me libérer et m’emporter sur les flots. Qui sait ? Peut-être, serai-je recueilli par un pêcheur qui me raccommodera et m’utilisera comme filet de pêche ? Explorer les fonds marins, j’en ai toujours rêvé. Quelle belle revanche pour un rideau de mousseline !!

Mary
Je suis un voilage de mousseline de coton. Un souffle d’air marin vient soulever les pans de ma robe ample et légère. Dans la chambre que j’habille, je volète et laisse pénétrer une brise légère embaumée par la fragrance des frangipaniers en fleurs qui bordent la coursive.
Sur la table de toilette, le napperon brodé se replie sur les soies de la brosse en nacre qui le caresse avec douceur. Les fumerolles d’un bâton d’encens ravivé par le souffle de l’air répandent dans la chambre un parfum épicé. Les pâles du ventilateur agitent la moustiquaire qui entoure le baldaquin et contrent le mouvement entrant qui soulève les pans de mon voilage. Au loin, tout près, on entend les vagues qui viennent s’échouer sur la grève.
La chambre est surannée, les meubles en teck sentent le camphre. Depuis deux siècles qu’ils sont là, ils ont vécu tant d’événements, ont été malmené parfois par des propriétaires négligents. Il est vrai que cette demeure, transformée aujourd’hui en hôtel de charme, fut le théâtre de réceptions somptueuses et d’événements historiques pour ensuite tomber dans la décrépitude et l’oubli. Elle retrouve aujourd’hui son lustre d’antan, ses murs résonnent encore des négociations ou traités conduits au XVIIème siècle par un gouverneur néerlandais. Situé sur la province de Nagapattinam au Tamil Nadu, cette ville comptoir faisait concurrence au comptoir français de la compagnie des indes, Pondichéry, à une centaine de kilomètres de là. L’atmosphère coloniale est encore présente dans les pièces d’apparat. Mes ancêtres ont habillé les fenêtres de cet hôtel bien avant moi et je perpétue la tradition dans la discrétion et la légèreté qui me caractérise.
Un jeune couple étranger repose dans le grand lit à baldaquin. Ils ont débarqué en début d’après midi, ont pris possession des lieux sans vergogne, foulant les précieux tapis de leurs sandales poussiéreuses, déballant de leurs valises des vêtements colorés, les dispersant et créant le désordre dans la chambre feutrée. Après un bain de mer, ils sont venus s’échouer sur le lit non sans s’être préalablement lancés dans des ébats furtifs et sonores. Ils dorment à présent.
Imperturbable, je volète, le souffle du zéphyr effleure leurs peaux, un léger frisson parcouren leurs bras, leurs dos.
Je laisse ce couple dans leur intimité exhibée et me détourne mon attention vers le jardin. Quatre femmes sont accroupies sur leurs talons, elles arrachent à mains nues des mauvaises herbes rêches et piquantes, enlèvent les pierres que la terre ne cesse de remonter. Il est 16:00, la température est de 38] sous la coursive, les femmes voilées pour se protéger du soleil triment pour donner aux touristes une vue parfaite et idyllique de ce petit acre de terre indienne.

Elisabeth
La fenêtre est ouverte, un vent léger et parfumé entre dans la pièce, soulevant ma jupe. Je m’envole à la manière d’une balancelle.
A propos de balancelle, il y en a une dans le jardin, un peu isolée, elle prête à la confidence. Et psupsu et patata...et tu comprends, je n’en peux plus etc...Je n’entends que des bribes, ce qui se dit quand la voix monte. Les chuchotements m’échappent.
A l’intérieur, dans le salon,j’ai de quoi méditer sur l’hypocrisie de la société.
Celle-ci qui minaude, là, actuellement, pendant que je vous parle, et des "ma chère Hortense" et des "ma chère amie", c’est la maitresse de Gustave, le mari d’Hortense.
Les enfants ont dû comprendre quelque chose que la mère n’a pas saisi. Quand leur père est absent, ils font des allusions perfides. Pourtant, Hortense, je l’ai souvent vue pleurer.
L’été, quand la famille est réunie, on entend les portes qui s’ouvrent et se referment doucement. Je les entends parce que je veille.
Tout d’un coup, des ombres près du canapé. Que de serments, j’ai entendus. "C’est décidé, je quitte ma femme et nous partons tous les deux." L’été suivant, il revient avec sa femme mais la maitresse a choisi un autre lieu de villégiature.
Naturellement, je regarde malgré moi la télévision. Il faut les entendre critiquer comme si leur vie ne ressemblait pas aux drames des films.
Quand ils estiment que j’en ai trop vu, ils disent : "il va falloir changer les rideaux. La mousseline n’a plus de couleur. Certaine taches sont incrustées ; Cela donnera de la fraicheur au salon."
Et dans leur vie ? Qu’est-ce qui donnera de la fraicheur ? La petite Suzon qui regarde le monde avec ses grands yeux ? Qui écoute celui-ci, celui-là sans bien comprendre ce qu’ils disent ?
Le petit Lucas qui aime faire des farces ? Il est souvent puni.
Pourquoi punir cet enfant quand eux-mêmes transgressent les codes de l’éthique et de l’amitié ?
Je ne sais pas ce qu’ils vont faire de moi quand ils vont changer de rideaux, comme ils disent, mais je peux garder l’espoir d’une deuxième vie pleine d’amour, d’amitiés sincères, de fêtes, de départs, de retrouvailles, d’échanges de recettes de cuisine, de plats partagés, je sais que cela existe, des collègues m’en ont parlé quand j’étais chez le teinturier.

Deuxième invitation
Afin de récapituler les murs, les portes, les escaliers sur lesquels nous avons écrit cette année, j’ai lu l’incipit de "la vie mode d’emploi" de Georges Perec parce qu’il résumait tout cela, portes, fenêtres, escalier....Pour compléter, j’ai lu "les fenêtres" poème en prose de Charles Baudelaire.
Il fallait décrire, faire vivre, un immeuble que l’on connait bien.

Mary
L’immeuble au 57 rue Victor Faugier dans lequel tu habites fait face à l’usine textile Vaganay qui, sur trois niveaux, produit des draps de lainage. Le bruit puissant et incessant des métiers à tisser mécaniques, zic-zac-plan, entrainés par des moteurs vrombissants résonne. La rue vit au rythme de l’usine. Quand, à cinq heures du matin, les ouvriers arrivent à l’usine à pied, en vélo ou en motocyclette, ils sont silencieux, ce n’est que lorsqu’ils mettent en route les machines que progressivement le bruit enfle, venant chercher dans leur sommeil, les habitants du quartier. Les fenêtres s’éclairent les unes après les autres, la journée commence. Le quai de chargement des lourds rouleaux de draps est situé à la droite de l’entrée de l’usine où s’engouffrent chaque matin plus de cent ouvriers qui n’en ressortiront qu’à la nuit tombée. Les week-ends et le mois d’août, la rue se vide et le bruit des machines manque à son paysage sonore.
Votre immeuble est imposant avec de larges fenêtres toujours fermées en raison du bruit, une allée dessert les quatre étages avec deux logements par palier.
Au premier étage, l’appartement des deux commerçants qui exercent leur activité au rez-de-chaussée, un salon de coiffure et le commerce de vaisselle et électroménager tenu par ta mère. La coiffeuse, d’origine arménienne, est veuve avec un enfant, elle vit avec son père âgé. Elle est toujours tirée à quatre épingles, coiffée d’un chignon crêpé au sommet du crâne. Une jupe droite fendue laisse entrevoir des jambes fuselées. Perchée sur de hauts talons compensés qui donnent à sa démarche une allure chaloupée, elle attire le regard des hommes qui se retournent sur son passage. Les gens lui attribuent quelques aventures avec des représentants de passage ou encore avec un de ses apprentis. Elle ne prête pas attention à ces ragots et déambule fièrement sur le trottoir, les jours de fermeture de son salon, quand elle va en centre-ville prendre un verre en terrasse.
L’appartement de tes parents est toujours fermé en journée, tu joues soit dans l’arrière cour du magasin soit dans l’escalier. Tu vois passer les voisins, tu observes leurs allées et venues, tu échafaudes des scénarii en glanant des bribes de conversation. Parfois, tu es rejointe par le fils de la coiffeuse, Guy. Il passe un moment avec toi, en silence. Il ne se compromet pas à participer à tes jeux de filles, préférant les billes. Quand il t’entraine dans une partie, il ne met en jeu que ses billes en terre, réservant les agates pour des joueurs plus expérimentés. Jamais vous ne pénétrez dans l’appartement de l’un ou de l’autre, les portes sont closes et les intimités de chaque foyer préservées. L’escalier est votre terrain de jeu même quand le froid de l’hiver s’engouffre dans l’allée et soulève des feuilles jusqu’aux premières marches, vous remontez alors sur le palier dans l’encoignure d’une porte, à portée du bouton de la minuterie, au grand dame du voisin policier qui se plaint de la dépense d’électricité. Dès qu’il a le dos tourné, tu le singes et lui tires la langue, Guy, plus couard, rit sous cape.
Ta mère t’appelle depuis la cour, il est l’heure de déjeuner, tu ramasses tout ton attirail, rassembles les baigneurs dans un couffin et les ranges dans un coin en leur recommandant d’être sages en t’attendant Le premier jeudi du mois, une sirène assourdissante retentit dans tout le quartier, les chiens aboient à tout rompre, tu te bouches les oreilles et cours te réfugier dans les jupons de ta mère, apeurée par le bruit strident de la corne, réminiscence e la période de la guerre et des menaces d’une attaque aérienne.
Au second étage, un policier municipal d’origine espagnole avec sa femme qui ne sort jamais de son appartement ou uniquement accompagnée de son mari. L’uniforme rassure et place l’immeuble sous la protection de cet homme muni d’une arme de service. Les enfants que vous êtes en ont peur ; ll est celui que les mères évoquent comme une menace car il a le super pouvoir de mettre en prison les enfants désobéissants ou qui ne mangent pas leur soupe. En vérité, c’est un homme très doux et discret qui montre beaucoup d’attention à son épouse à laquelle il offre chaque samedi un bouquet d’œillets au parfum puissant. Sur leur palier, çà sent l’encaustique et le muguet.
Sur le même palier, une dame très âgée mais encore alerte. Quand elle rentre de ses courses, tu lui montes son cabas et ton frère chaque semaine un seau de charbon pour alimenter son poêle. Elle est un peu revêche et se plaint de ne pas avoir la visite de ses filles et de ses petits enfants. Elle a deux tortues que tu observes à la dérobée quant tu attends ta récompense pour l’avoir soulagée de son panier : deux pastilles Vichy que tu laisses fondre le plus lentement possible, tournant sur ta langue et arrondissant les arêtes du bonbon jusqu’à n’être qu’une dentelle de sucre mentholé qui disparaît trop vite. Quand ses petites filles viennent la voir, elle t’invite à venir jouer avec elles de crainte que les petites ne s’ennuient en sa seule présence ; tu as alors la joie de toucher Caroline et Joséphine, les tortues tant convoitées.
Au troisième étage, les locataires ne sont jamais restés suffisamment de temps pour participer à la vie de la montée. Enfin, au quatrième, deux couples de personnes d’une même famille, deux frères et leurs femmes respectives. Monsieur Révon, sur le palier de gauche, est un ouvrier de l’usine. Été comme hiver, il porte un bleu de travail avec un marcel en dessous. Il est costaud et plein d’allant. Il siffle tout le temps et grimpe les étages quatre par quatre. Son épouse est une ménagère au foyer, les effluves de sa cuisine embaument l’allée. Quand elle fait des crêpes ou des gaufres, elle dépose, à l’heure du diner, une assiette à chaque palier. À Noël, elle organise un goûter avec une kyrielle de desserts et de friandises auquel tout l’immeuble est convié. Tout le monde ne vient pas mais avec tes parents vous participez à ce chaleureux moment. Sa belle sœur, voisine de palier, est moins accorte, elle ronchonne quand elle doit enjamber tes scènes de jeu ; elle donne des coups de parapluie et balaie tout sur son passage. Elle n’a pas eu d’enfant ; est ce pour cela qu’elle aigrie, ton frère l’a surnommée pisse-vinaigre. Son mari, un homme de petite taille, a le dos courbé, sans doute sous le poids du joug de sa mégère.
Privilégiés pour le quartier et pour l’époque, vous disposez d’une salle d’eau équipée d’une douche, Alain, le copain de ton frère est fils du boulanger. Il vient chaque semaine chez vous prendre sa douche. Vous avez également un poste de télévision dans votre appartement, le seul de l’immeuble avec celui du policier. Le samedi soir, les voisins du 4ème, Monsieur Révon et son frère, l’homme discret, viennent regarder la transmission de matchs de catch. Se joint également à vous un couple d’amis commerçants qui habitent à deux allées de la vôtre. En attendant l’heure de l’émission télévisée, les hommes jouent aux cartes et les femmes papotent.
L’entraide est de mise dans l’immeuble, quand il y a besoin d’un coup de main, les voisins répondent présents sans compter ni leur temps, ni leur peine. Les plus anciens bénéficient de l’assistance des plus jeunes sans qu’il soit besoin de quémander, des petits gestes, des attentions discrètes, sans jamais intervenir ni envahir l’intimité de chacun. Une petite communauté de vies où l’histoire de chaque foyer est bien gardée dans ’huis clos des appartements.

Myriam
108, rue du Maréchal Oudinot, Nancy, Meurthe et Moselle, c’est là que j’ai habité de 7 à 14 ans. C’était un petit immeuble d’avant-guerre de 3 étages.Nous occupions l’entresol, une cuisine, deux chambres, salle de bain, salle à manger avec un petit balcon donnant sur la rue, où je dormais sur un divan. Comme on n’allait dans cette pièce bien astiquée que lorsqu’on avait des invités, cela me donnait un peu d’indépendance, mais il fallait que je range toujours impeccablement mes affaires dans le secrétaire et pas de poster au mur bien sûr ! Ayant toujours dormi dans le salon, je n’y ai jamais eu droit. Et pourtant , comme j’en ai rêvé ! Côté cuisine, il y avait une petite cour où nous avions le droit de jouer et un jardin qui était réservé aux personnes du premier étage, objet de nos envies. Je crois bien qu’il y avait un cerisier au fond et là c’était de la convoitise. Au dessus de chez nous, les Rutali. Gentils mais sur leur quant à soi. Lui était commissaire et elle, travaillait dans l’administration. Au dernier étage, une famille bien lorraine dont l’accent nous faisait rire, la mère disait : « j’ai mal la tête », les lorrains disent aussi « j’ai mal les pieds, les deux. » mais pour être honnête, je ne crois pas l’avoir entendu.Au rez-de chaussée, un viel homme qui se déplaçait difficilement avec une canne, la bonté même, Monsieur Sainte Marthe. C’est chez lui que ma soeur Chantal se réfugiait quand elle ne voulait pas aller à l’école maternelle.On la cherchait partout, enfin l’heure de l’école arrivait et ma mère nous disait de partir sans elle. Soulagement pour l’aînée que j’étais et qui avait la charge de conduire ses deux petites soeurs, avec le risque d’arriver souvent en retard. Cela ne manqua pas le jour où , à mi-chemin la benjamine me dit d’une petite voix qu’elle avait oublié de mettre sa culotte !
Au sous-sol, une cave où l’on entreposait le charbon, cela formait des tas mouvants qu’on attaquait avec une pelle en fer pour remplir de grands seaux. Une année on y a mis des pommes de terre, elles avaient germé, je m souviens d’une longue séance d’élimination des germes qui m’avait un peu dégoûtée. Il y avait un soupirail fermé par une porte en fer qu’on ouvrait pour monter nos vélos .
Donnant sur la cour, une buanderie où ma mère faisait bouillir le linge dans une machine à laver ouverte. Avec de grandes pinces en bois, elle repêchait le linge au fure et à mesure du nettoyage en commençant par le plus fragile et le moins sale, jusqu’au gros linge qui bouillait en formant une écume grisâtre. A cette époque , on changeait de linge une fois par semaine quand on prenait le bain le samedi soir pour s’habiller de propre en vue du dimanche.
Il n’y avait qu’à traverser la rue pour faire les courses à l’épicerie SANAL où l’on achetait tous les jours deux litres de lait, deux gros pain, le vin pour mon père et d’autres denrées de première nécessité. C’était souvent ma soeur Christine qui s’en chargeait car elle aimait faire les courses, pas moi. Elle s’achetait souvent une friandise avec l’argent de sa tire lire, alors que je n’y touchais pas . Un peu plus loin dans la rue s’ouvrait le portail de BISLOR, Biscuiterie Lorraine. Une fois par mois , ils vendaient les biscuits cassés, si on avait de la chance on rapportait pour une somme modique des biscuits variés dont les fameux Bislor, navettes tendres et moelleuses , mais si on était en retard on n’avait droit qu’à des biscuits secs...
Nous allions à l’école, à la paroisse, moi j’ai découvert avec bonheur les jeannettes puis les guides. Je pouvais m’échapper le jeudi après-midi et les dimanches.
Mon père avait son travail et ses collègues, une bonne bande qui avait monté l’agence Massey Ferguson de Nancy. Raison pour laquelle nous étions allés dans l’Est.
Pour ma mère c’était plus difficile, loin de sa famille, sans amies, elle n’aimait pas cette ville froide où l’on ne rangeait jamais les manteaux d’hiver.
Des années plus tard, ma soeur Chantal est retournée rue du Maréchal Oudinot, mais elle a à peine reconnu l’immeuble et n’a pas retrouvé l’école. Un jour nous sommes allées sur Google map nous avons retrouvé la rue et l’immeuble mais tout cela nous a semblé petit, étriqué, bien différent du souvenir que notre mémoire en avait gardé.

Elisabeth
C’est un immeuble blanc situé dans le centre d’Athènes. J’ai oublié le nom de la rue. Pour moi, toutes les rues partent ou arrivent place Omonia, une sorte de place de l’Etoile sans arc de triomphe, sans tombe du soldat inconnu.
On entre dans l’immeuble par une lourde porte en bois sculpté. Tout d’un coup, on plonge dans la fraicheur et le silence.
Nous sommes trois Normandes au coeur d’une Europe déjà orientale.
Tandis que nous tentons de repérer le nom de nos hôtes pour savoir à quel étage ils demeurent, la porte de l’ascenseur s’ouvre. Une femme sort, nous dévisage et disparait.
A Paris, dans un immeuble de ce standing, il y aurait une concierge portugaise ou espagnole. Ici, personne.
Le tapis rouge de l’escalier est défraichi mais encore très présentable. Les murs sont peints en beige rosé.
Une jeune fille descend l’escalier, tenant un petit chien en laisse. Elle nous salue d’abord puis elle entend que nous sommes étrangères et s’adresse à nous en anglais. A notre accent, elle comprend que nous sommes françaises. Elle maitrise mieux la langue de Molière que nous ne maitrisons celle d’Aristophane.
Nous nous engageons dans cet escalier aux larges marches couvertes de velours.
Au fur et à mesure que nous gravissons les degrés, les bruits et les odeurs varient.
Ici, ça sent le Sud, l’aubergine, la tomate, l’origan, le basilic. On entend des bruits de casseroles. Pendant que nous montons à l’étage supérieur,, des échos de Mikis Theodorakis nous parviennent.
Au milieu de l’escalier, une fenêtre sur cour nous permet de plonger dans la cuisine où on prépare la moussaka. La cuisinière chante parce qu’elle entend elle aussi "aguapimù" de Theodorakis.
Nous arrivons chez les amis des amis qui nous attendent et nous accueillent chaleureusement. Nous sommes happées, éblouies par la richesse des meubles et des icônes.
En toute simplicité, les enfants de la maison, un garçon et une fille de notre âge, nous entrainent vers la cuisine, où nous préparons ensemble une omelette aux herbes, tomates, fêta ... "Kalamata" fait plus exotique.

Marie Noëlle
Angle rue Duguesclin, rue Moncey, rue Servient, l’immeuble s’avance comme une proue. Au premier étage, notre appartement occupe cette avancée et la salle de séjour, en forme de triangle isocèle, a une fenêtre sur chacune des trois rues.
De la cuisine, vue plongeante sur la mairie du troisième arrondissement, ses larges marches en pierre, son porche majestueux où chaque samedi des mariés se succèdent et nous sommes aux premières loges.
Juste à gauche de l’entrée de la mairie, le logement des gardiens, Monsieur et Madamé Réa. Ils sont aussi les gardiens de mes filles après leur sortie de l’école, le temps que je revienne de mon collège de Vénissieux.
Parfois, je m’accorde un moment tranquille avant de les récupérer et, de ma fenêtre, je peux les voir vêtues de leur tablier d’écolière, attablées sagement à côté des poissons rouges. Un gros chien au poil ras et luisant, d’un noir de jais, tourne frénétiquement autour de table comme un diable enragé.
Si proches mais séparées de moi, comme étrangères. Sages, trop sages, peut être un peu effrayées. Ai-je eu raison d’opter pour cette garde d’enfants ? La loge n’est pas très bien tenue, le mari s’emporte facilement. Mais le côté pratique l’a emporté. Un étage à descendre, une rue à traverser et je retrouve mes petites chéries. Parfois, j’ouvre la fenêtre, je leur fais signe. Je les vois prendre leur cartable, dire au revoir et elles rentrent toutes seules à la maison. Sérieuse et appliquée, Emmanuelle tient fermement la main de sa petite sœur pour franchir la rue.
Au deuxième étage, vit Michelle Janin une femme seule de mon âge. Discrète, sympathique avec ses grosses lunettes de myope, elle nous aime bien et nous voisinons sans problème.
En bas de l’immeuble un café de quartier, pas très propre, les WC sont au fond du couloir. Le soir, ses lourds volets métalliques sont baissés dans un bruit d’enfer. Un peu plus loin, un pressing. En continuant la rue Moncey, on débouche sur la place Guichard où trône la Bourse du Travail, salle de spectacles, mais aussi siège des syndicats. Plus loin, l’école primaire, style Jules Ferry. Quelques fidèles clochards ont trouvé refuge sous les platanes et effraient les écoliers.
Quartier populaire, commerçant, où se côtoient, charcutier, droguiste, pharmacien, boulanger.
La nuit, au 103 rue Moncey, premier étage, les phares des voitures éclairent par instants l’appartement plongé dans la pénombre. Pas de vrais volets, seules des « jalousies » vieillissantes obscurcissent tant bien que mal les ouvertures.
La nuit, cet appartement est comme un vaisseau ancré dans la ville, cerné de rues, d’avenues aux immeubles sévères et tout peuplés de vies inconnues.
Sirènes d’ambulances, algarades entre pochards.
La nuit, toujours veille l’éclairage public.


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