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Le thé des écrivains. Chapitre II. Le Tarot de Marseille Le thé des écrivains. Chapitre II. Le Tarot de Marseille

lundi 30 novembre 2015 par Elisabeth

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La vie d’Elise était une construction, usée par le temps, comme les vieilles cathédrales, qui elles aussi s’élevaient vers Dieu ou la lumière ou la transcendance ; c’était cela sa quête personnelle.
Elise avait l’impression de se poser les mêmes questions existentielles depuis trente ans, l’espoir en moins, un sentiment de lassitude en plus. En politique, on pouvait même parler d’échec. A quel moment sa vigilance s’était-elle relâchée ? Elle avait tant combattu cette société dans laquelle elle vivait, à laquelle elle donnait ses enfants en pâture.
Ecrire sa vie lui donnerait peut-être l’accès au fil d’Ariane pour sortir de ce labyrinthe.
Se réunifier, se découvrir peut-être, explorer la trace qu’elle laisserait, qu’elle pourrait laisser. Comme pour elle, tout n’était que coïncidence au sens étymologique du terme, l’Histoire et son Etre devaient s’interférer.
Qui était-elle pour avoir vécu ce qu’elle avait vécu et rencontré ceux qu’elle avait rencontrés ?
Quelles questions se posaient-ils ces hommes de Cro-Magnon ou du Neandertal ? Se demandaient-ils : d’où venons-nous ? Qui sommes- nous ? Où allons-nous ?
On sait un peu qui ils étaient et où ils sont allés, et encore ! Mais on ignore d’où ils venaient.
Toutes les générations s’interrogent depuis « la nuit des temps », sans trouver la réponse. Quelques philosophes tentent des explications, certains servent de référence depuis l’Antiquité, d’autres sont tombés dans l’oubli, on ne parvient pas à une réponse univoque. Quelques prophètes ont essayé également, on les a incarcérés, torturés et crucifiés.
Elise débarrassa la table et alla s’installer dans son bureau. Sa décision était prise, elle commencerait ce jour-là. Elle n’avait pas choisi entre le roman autobiographique et l’essai. « si je commençais par le titre, cela pourrait m’aider. » se dit-elle. En référence à la pièce de Shakespeare qu’elle aimait tant, elle l’appellerait : songe d’un matin d’été. Cela ne pouvait pas être une pièce de théâtre parce qu’elle avait déjà tant de difficultés à mener en ligne droite sa théorie qu’il lui était impossible de trouver une thèse adverse et une intrigue.
Devait elle commencer par l’après-guerre de son enfance ou par les derniers événements ?
Elle venait de rédiger un article sur une exposition, qui avait lieu à la Vieille Charité à Marseille : « les cartes à jouer et le tarot de Marseille » , Ce sont ces images qui lui vinrent à l’esprit. Elle pensa à tout ce qu’elle n’avait pas dit dans son article, tout ce que signifiait pour elle ces cartes.

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Tarot de Marseille

Elle aimait beaucoup ce thème pour tout le mystère qui y restait accroché. « On dit que le tarot est la synthèse des sciences occultes. » ou « une véritable machine philosophique qui empêche l’esprit de se perdre, tout en lui laissant l’initiative et la liberté. Ils sont la mathématique appliquée à l’absolu ». La date exacte de leur apparition et leur pays d’origine sont toujours un mystère. Italie ? Espagne ? Egypte ? Chine ? Chaque contrée en revendique la paternité avec des arguments pertinents et tous vraisemblables.
Elise aurait voulu découvrir lequel était dans son bon droit.
Et pourquoi pas tous en même temps ? Pourquoi faut-il un inventeur et des copieurs ?
Peut-être régnait-il un même esprit en Europe et au-delà ? En Art, on a beau dire que tel peintre ceci, tel peintre cela, il ne faut pas négliger les courants de pensée ; ce sont eux qui ont fait l’Europe, bien avant 1957, bien avant Maastricht.
Outre leurs mystères, les cartes étaient esthétiquement belles, même vieillies, parfois abîmées, elles demeuraient un bel objet, riche d’histoire à cause du main en main.
Le rouge domine, la couleur du feu, la couleur du sang, la couleur de la connaissance ésotérique interdite aux non-initiés. L’Ermite, la papesse, l’impératrice cachent leur robe rouge sous une cape bleue dans certains jeux. C’est également la force vitale et la passion. Le jaune or éclatait malgré la salle un peu sombre de l’ancien hospice où elles étaient exposées.
Cela avait été une belle exposition. Originale, populaire et kabbalistique. Chaque visiteur s’y était retrouvé. Les enfants s’étonnaient avec plaisir qu’on prît des jeux pour une exposition d’adultes. Malheureusement, ils pouvaient repérer que les cartes n’avaient pas toujours servi au jeu ; elles permettaient d’identifier en gardant l’anonymat, les enfants abandonnés. Parfois, grâce à elles, certains apprentis analphabètes avaient pu apprendre à lire.
En les triturant avec ses gants de coton blanc indispensables à la protection des objets fragiles, Elise aurait voulu en percer le mystère. Que représentait celle-ci pour l’artiste ? Pour ceux qui l’avaient possédée ? Quel avenir avait-on prédit avec ce petit morceau de carton ? Ne nous méprenons pas, les tarots ont d’abord été inventés pour le jeu et apprécié comme tel dans les cours les plus somptueuses d’Italie. Combien de gentilshommes y ont perdu leur honneur ? A Marseille, entre 1372 et1631- date officielle pour les cartiers marseillais de fabrication par décret royal- quels dessous de table ont perverti la bonne société, quand on sait que bon nombre de tripots clandestins fleurirent ?

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Le tricheur à l’as de carreau. G.de la Tour

Georges de La Tour avait immortalisé l’ambiance du tripot avec le tricheur à l’as de carreau . Quatre personnages sont mis en scène : un voyageur, une courtisane, une servante, un jeune noble. La servante, en train de servir pourrait être écartée des enjeux mais son regard tourné vers le voyageur laisse à penser à une certaine complicité entre eux. Toute la lumière est faîte sur la courtisane ; On peut supposer qu’elle lui demande d’abattre ses cartes. Elle est le symbole d’une vie de débauche, cependant elle est sur le point de démasquer le tricheur, c’est à dire de faire jaillir la Vérité. Le jeune noble, empanaché, infatué de sa personne, vient de comprendre qu’il a perdu son argent et son honneur car demain il sera la risée du « canton ». Au-delà du jeu, on peut aisément lire une critique sociale. Elise ne pouvait dissocier ce tableau de la Partita d’Ungarro. L’auteur situe son action dans l’Italie du XVI° siècle ; toute l’intrigue se tisse autour d’une partie de cartes où honneur et trahison se donnent la réplique.
Tricheur pouvait être sinon un métier, un état civil.
Quant à ce jeu magnifique peint à la main - pour distraire voire guérir Charles VI - que les chroniqueurs passent sous silence, même Froissart ; quel était son secret ? Elise l’avait vu à la Bibliothèque Nationale, mais la Vieille Charité n’avait sans doute pas eu les moyens de le présenter au public.
Ce n’était pas un hasard si les adeptes de sciences occultes du XVIII °siècle avaient retrouvé sur ces cartes énigmatiques les symboles de savoirs oubliés. C’était cette veine de mystère- là qu’Elise avait attendu du Da Vinci code qui fit couler tant d’encre. En réponse, elle n’avait trouvé qu’un cours d’histoire, un mauvais « polar » mal écrit, une enquête mal menée avec des rebondissements inutiles et crispants pour le lecteur, des aberrations temporelles et surtout l’ignorance en sciences ésotériques de la petite fille du Grand Maître, alors qu’elle avait baigné dans ce milieu une partie de sa vie. L’Opus Dei n’est que bousculée…Bref un mauvais roman dont le seul avantage était de donner envie de se plonger dans l’histoire des Templiers pour savoir départager le vrai de la fiction.
En Normandie, quand elle était étudiante, Elise avait eu l’occasion de rencontrer deux à trois fois une jeune femme qui savait tirer les tarots. Elle n’en vivait pas, c’était pour elle un jeu ; cependant Elise avait entendu dire qu’elle ne se trompait pas. Elle savait également dire ce dont on disposait à la naissance, ce qu’on en avait fait au moment présent et les atouts qui restaient pour l’avenir. Elle disait qu’elle ne comprenait pas d’où lui venait cette aisance qu’elle ne voulait pas appeler don. Elle disait qu’elle avait beaucoup lu, en particulier Fulcanelli et que c’était là qu’elle avait puisé son savoir faire. A l’époque, Elise se passionnait pour les Sciences Occultes, cette femme qui pouvait communiquer avec des forces énigmatiques la fascinait. Elle aussi avait lu Fulcanelli, mais avec un autre objectif : elle cherchait à comprendre les indices, les signes laissés par les Anciens, les Alchimistes, les Maçons pour édifier ses croyances et donner du sens à sa vie. Les religions révélées ne lui correspondaient pas, elles étaient dogmatiques, une entrave à la réflexion, un obstacle à l’harmonie. Aujourd’hui ces cartes à jouer lui renvoyaient comme un regret de ne pas s’y être penchée, surtout une absence de connaissance.
Pour l’article qu’elle avait eu à rédiger, ses références historiques étaient suffisantes mais elle était avide de bien d’autres savoirs et elle se demandait si elle aurait le temps de les acquérir.
Quel trouble avait semé ces petits rectangles cartonnés et hauts en couleurs !
Ce n’était pas par hasard, si des musées des cartes à jouer se créaient ça et là en Europe. Elise le ressentait comme un appel pour sa quête personnelle.

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jeu de Tarot

.En continuant à remonter le temps, elle se rappela sa propre découverte du jeu de Tarot. C’était Anne sa jeune sœur qui avait trouvé le jeu dans le tiroir d’une vieille commode dans une chambre rarement occupée. La règle ne l’intéressa pas immédiatement tant elle était fascinée par ces cartes illustrées qui se mélangeaient avec celles du jeu classique. Après avoir bien regardé les cartes, elle partit à la recherche de ses sœurs pour leur faire part de son trésor. Elles rirent beaucoup des vêtements et des attitudes, inventèrent des histoires, des dialogues mais aucune ne remarqua la signification sociale de ces cartes, l’opposition entre l’endroit et l’envers.
Attirée par les éclats de rire, Françoise, leur mère les rejoignit. Elle promit aux deux aînées de leur apprendre à jouer un peu plus tard, pas maintenant, elle n’avait pas la tête au jeu, il se passait des choses terribles dans un monde qui rêvait soi-disant de paix, on avait construit un mur dans Berlin, c’était une déchirure.
Petite Anne ! Elle était née avec l’établissement de l’Allemagne fédérale et on construisait un mur dans Berlin pour séparer les deux Allemagnes quand elle avait trouvé ce jeu magnifique et inquiétant.
Anne ne se doutait pas que son innocente découverte interpellait encore sa sœur quelques quarante années après l’événement. Heureusement entre-temps le mur avait été détruit mais combien de drames avait –il créés ? Combien de morts ? De trahisons ? De dénonciations ?
Les gouvernements n’ont pas su tirer la leçon de ces crimes ; récemment on a construit un mur entre le Mexique et les Etats-Unis, entre Israël et la Palestine et les mêmes drames se reproduisent. Que penser de l’homme après de telles erreurs réitérées ? On a hurlé sur Dachau et Bückenwal et on a recommencé en Bosnie. On autorise des tyrans à massacrer leur peuple.


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